L’Intelligence Artificielle est-elle dangereuse pour l’emploi ?

jc heudin - L’Intelligence Artificielle est-elle dangereuse pour l’emploi ?

Jean-Claude Heudin, directeur de l’IIM, fait partie du Digital Group du De Vinci Research Center. Il est spécialisé dans les recherches sur l’Intelligence artificielle.

Dans la lettre d’information de la Conférence des Grandes Ecoles, Jean-Claude Heudin s’interroge sur l’impact potentiel de l’intelligence artificielle et des robots sur l’emploi en France

Trois millions d’emplois vont être supprimés en France d’ici à 2025 à cause de l’intelligence artificielle (IA) et des robots. Telle est la prédiction de Roland Berger Strategy Consultants, une société de conseil stratégique.

Depuis la victoire de DeepMind contre le meilleur joueur de Go, Lee Sedol, il ne se passe pas une semaine sans que les avancées récentes en IA, et plus particulièrement dans le domaine de l’apprentissage profond (Deep Learning), ne soient évoquées comme une sorte de cataclysme. Pour certains, comme l’entrepreneur Elon Musk ou l’astrophysicien Stephen Hawking, ce serait l’humanité tout entière qui serait menacée dans son existence.

À l’inverse, les technoprophètes transhumanistes exultent et renforcent leur croyance utopique dans la singularité technologique prônée par Ray Kurzweil et l’avènement d’une supra-intelligence en 2045.

Faut-il s’alarmer de ces prédictions alarmistes ou bien au contraire partager l’optimisme des transhumanistes ?

L’IA est une jeune discipline dont l’origine remonte aux travaux d’Alan Turing au début des années 1950. Elle a connu déjà deux périodes d’avancées majeures et de prédictions fantasmatiques, suivies de longues périodes hivernales de désillusion. Il en a été ainsi avec les premières découvertes, puis dans les années 1980 avec les systèmes experts.
Comme si l’histoire se répétait, nous voici à nouveau dans une période où l’IA, du fait de ses progrès certes spectaculaires, semble cristalliser les angoisses à propos d’un avenir, par définition incertain, où la place de l’homme serait remise en question.

Selon le philosophe Michel Serres, la révolution numérique est la plus importante après celle de l’écriture et de l’imprimerie. Pour lui, nous ne vivons pas une crise, mais un changement de monde. De ce point de vue, l’IA et la robotique représentent en quelque sorte les sommets anthropomorphiques de l’iceberg que constitue de cette révolution.

Cela s’est déjà passé dans l’histoire des sciences, en particulier avec les grands automates androïdes des biomécaniciens du siècle des Lumières, qui incarnaient la pensée mécaniste et anticipaient les révolutions scientifiques et industrielles qui allaient se produire ensuite.

Il est aujourd’hui évident que la révolution numérique a des implications importantes en termes de compétences demandées par les entreprises et de redéfinition de certaines professions.

Ainsi, à titre d’exemple, le marketing traditionnel laisse progressivement la place à un nouveau marketing dirigé par les « data ». Ces données, massives, collectées en temps réel sur les réseaux, sont analysées par des algorithmes où l’IA joue déjà un rôle prépondérant. Les futurs « marketeurs » doivent par conséquent maîtriser certaines compétences liées à l’analyse des données (data analytics) et comprendre les enjeux du « Machine Learning ».

Au final, comme tout progrès technologique, l’IA et la robotique ne sont ni intrinsèquement bonnes ni mauvaises. C’est à nous de les employer pour bâtir un monde meilleur.  Certains problèmes auxquels nous devons faire face sont si complexes que seules des approches qui combinent l’intelligence humaine et celle des machines pourront faire émerger des solutions potentielles.

L’éducation supérieure a donc un rôle important à jouer pour se préparer à ces changements au lieu de les redouter. Elle doit non seulement introduire de nouveaux enseignements, mais aussi participer à une nécessaire réflexion éthique et humaniste.

« L’Homme sera libre lorsque la navette filera toute seule sur le métier », disait Aristote.

Cette conception a conduit à envisager les robots comme étant conçus pour remplacer l’homme dans les tâches jugées ingrates qu’impose le travail. Nous savons aujourd’hui que le travail permet aussi à l’homme de « réaliser ses plus profondes aspirations » comme le soulignait Kant. Il faut donc envisager l’IA et les robots non pour nous remplacer, mais comme des technologies qui vont augmenter nos capacités. C’est un changement de paradigme où il convient systématiquement de replacer l’homme au centre des préoccupations.

Intelligence Artificielle : la singularité technologique est-elle proche ?